Le crépuscule des ronces

Le nouveau roman de

Michel Philippo

Sortie nationale 16 août 2018

Interview du 4 mai 2018

Bretagne 5 / Stéphane Hamon

Réalisation : Frédéric Guyon

Stéphane HAMON : Michel Philippo quand on s’est parlé off vous m’avez dit « Le crépuscule des ronces est un roman … ne disons pas noir, pour ne pas faire fuir le lecteur, mais somme toute assez désespéré ». Personnellement je n’y ai pas vu la désespérance. J’y ai vu la quête. La quête d’une belle amitié et j’ai lu votre roman avec beaucoup de plaisir.

 

Michel PHILIPPO : Oui c’est un roman qui met en scène Fañch Le Marrec et Michel Fertholet deux personnages qui depuis toujours vivent une relation d’amitié très forte, très puissante, laquelle passe par un amour commun de la poésie, de la littérature et de l’écriture et qui va les mener d’un point de la France à l’autre …

 

SH : Est-ce qu’on peut dire qu’il s’agit d’une forme de road-movie ?

 

MP : Oui, c’est assez juste. Il y a une errance effectivement. On va de Bruxelles à Lyon, de Lyon aux Monts d’Arrée. Il y a itinérance mais le voyage est aussi intérieur.

 

SH : Dans tous vos romans Michel Philippo les lieux ont presque valeur de personnages. Vous évoquiez Bruxelles et le livre s’ouvre sur cette ville, sur un quartier particulier de Bruxelles et sur toute une ambiance magnifique que vous avez su décrire avec aussi l’ombre d’un poète maudit qui plane sur ce quartier …

 

MP : Oui, il y a dans le Bruxelles qui est décrit la présence de Rimbaud et de Verlaine qui sont là un peu comme des figures tutélaires. On côtoie des lieux qui ont été transformés mais qui existent toujours, en particulier ce restaurant, Le Saint Germain qui est le cadre, au début du roman, sur cette fameuse place Rogier, d’une rencontre à la fois imaginaire et littéraire entre le narrateur et ces ombres du passé qui se glissent là furtivement à sa table …

 

SH : Michel Philippo, est-ce que Le crépuscule des ronces ne serait pas aussi le récit d’une absence ?

 

MP : Exactement. Le roman d’une absence ! Mais ce n’est pas autobiographique. Il s’agit bien d’un roman qui s’ancre dans une expérience, dans une sensibilité et dans une relation qui ont effectivement existé – et qui existent encore – mais ce n’est pas le récit d’une histoire vécue. C’est plutôt le récit d’une histoire rêvée, telle peut-être que le narrateur aurait souhaité qu’elle fût.

 

SH : On peut le dire d’entrée, Le crépuscule des ronces fait écho à un autre roman Les ronces, paru en 1982 et signé Jean-François Guilloux dont vous étiez très proche. Hommage ? Clin d’œil ? Quels rapports entretiennent ces deux romans ?

 

MP : Mon personnage, Fañch Le Marrec est bien sûr un assemblage de différentes sources, mais c’est évidemment aussi Jean-François Guilloux, auteur de ce roman dont vous parliez, Les Ronces, publié en 82. Un roman très fortement empreint par une écriture et un univers à la Boris Vian. J’ai d’ailleurs eu l’occasion d’accéder à une émission qui avait été consacrée à ce livre, sur les ondes de Radio Armorique à l’époque et la journaliste qui interviewait l’auteur, se référait très clairement à L’écume des jours. Et je suis parfaitement d’accord. Alors ces ronces, c’est quoi ? C’est tout ce qui nous empêche de vivre, c’est tout ce qui nous empêche d’aller où l’on désire aller, qui nous empêche d’être tels que nous sommes et qui font ce que font les ronces, c'est-à-dire qu’elles s’insinuent de manière imperceptible, petit à petit jusqu’à nous étouffer. Le crépuscule des ronces et une allusion directe à ce titre. Crépuscule parce qu’effectivement cette amitié connaît une issue fatale. On ne va pas trop dévoiler les choses. Mais oui, voilà, il y a une forme de déclin …

 

SH : Dans ce roman, le ciment de cette amitié très forte, j’hésitais à dire fusionnelle, c’est bien la littérature ?

 

MP : Je dirais la poésie. Cette sensibilité partagée et cette manière commune d’appréhender le monde par les mots et par l’écriture. Sur un autre plan, beaucoup d’informations passent aussi par du courrier, par des lettres. Ce n’est pas un roman épistolaire, du tout, mais certains échanges entre les deux personnages se font sous forme écrite et non pas sous forme de dialogues directs.

 

SH : Ce qui m’a touché dans la seconde partie du roman, c’est le côté taiseux et pudique des personnages. Les sentiments passent par le regard, une pression de la main, une accolade. Peu de mots échangés !

 

MP : Oui. Vous disiez tout à l’heure « fusionnel ». C’est exactement cela. On est à un point du roman où les deux personnages se situent au-delà du langage, au-delà du verbal. Ils sont à un moment de leur existence où tout a été écrit. Tout a été prononcé entre eux. Il n’est plus nécessaire d’exprimer des choses qui vont de soi. Et du coup, le dialogue entre eux n’est pas utile, il est implicite.

 

SH : Michel Philippo, dans Le crépuscule des ronces votre narrateur est en train d’écrire un roman. Et il écrit un roman sur un auteur qui lui-même écrit un roman. Vous avez singulièrement brouillé les pistes là !

 

MP : Pas trop, j’espère ! Et encore vous avez échappé au pire parce que dans la construction initiale, j’avais aussi introduit le texte du roman qu’écrivait le romancier. C’est peut-être un peu compliqué. C’est le roman dans le roman, dans le roman.

 

SH : Une sorte de poupée russe …

 

MP : Oui, une mise en abyme à trois niveaux. Mais c’était sans doute un peu trop complexe, un peu trop intellectualisé. J’ai souhaité alléger la construction et j’ai retiré le texte de niveau trois. Je n’en révèle que le titre. Le narrateur principal donc est écrivain et il écrit le roman d’un couple engagé dans une relation conflictuelle, en train de se terminer.

 

SH : En fait, il y une forme de croisement d’écritures qui relie ce roman dans le roman, et on a le sentiment que finalement le narrateur, Michel Fertholet, écrit le roman de sa propre histoire, la dérive de son propre couple ?

 

MP : Oui, d’une certaine manière, c’est tout à fait exact. Mais en fait, le roman fonctionne aussi en boucle. La fin du roman ramène à son début. Et ce n’est évidemment pas un hasard s’il est construit de cette manière-là. C'est-à-dire que le dernier chapitre nous dit « voilà, je prends la plume et j’écris cette histoire ».

 

SH : En fait, on a deux histoires parallèles, mais qui finissent par diverger. Vous aimez ces va-et-vient, Michel Philippo ? Ça nous ramène à votre roman Un été au paradis où l’on a aussi deux récits parallèles, comme ici…

 

MP : Mais c’est la vie qui est comme ça. La vie n’est pas linéaire. Il y a des retours, des départs, des sauts dans le temps, des moments de plateau, des croisements, des errances, des rencontres. Il y a des fausses pistes. Et c’est toute cette vie-là, en fait qui transparaît dans la structure même du roman. C’est en tout cas ce que j’ai voulu faire. Je ne sais pas si j’y ai réussi, mais c’est l’intention derrière cette construction. Traduire ces mouvements de la vie par la structure complexe du roman.

 

SH : Le temps est un thème central dans tous vos romans. C’est le cas également dans Le crépuscule des ronces. Je l’ai fortement ressenti. Ce temps qui lézarde les êtres …

 

MP : Vous avez raison. Le temps est au cœur de la plupart des textes que j’ai écrits. Peut-être que dans Le crépuscule des ronces, ça transparaît différemment, parce qu’au fil du récit, les deux personnages prennent une conscience presque charnelle de notre éphémérité. Chaque instant vécu est une conquête. Une victoire sur la mort. On n’échappe pas au temps, de toute façon …

 

SH: Il y a une part de fatalisme dans ce que vous dites, « on n’échappe pas au temps ».

 

MP : Mais c’est un fait ! On ne peut pas y échapper. C’est absolument impossible à notre condition humaine. On peut le ralentir. On peut le percevoir dans des rythmes différents selon ce que l’on fait, selon l’état d’esprit, selon la philosophie qui nous gouverne, mais à un moment ou un autre les heures et les secondes nous rattrapent. Effectivement dans Le crépuscule des ronces, l’idée de crépuscule montre qu’il y a un écoulement du temps, puisqu’on va passer d’un jour à un autre, puisqu’on va passer du jour à la nuit et que là aussi on est dans un basculement vers autre chose. Il n’y a pas le choix.

 

SH : J’ai eu le sentiment que la nuit qui arrive en conclusion du livre, ne fait pas peur. C’est un autre rythme.

 

MP : C’est très juste. La nuit est un moment d’apaisement où l’on reste face à soi-même. La folie extérieure est apaisée. On est aux prises avec ses propres interrogations. C’est aussi un moment où l’on bénéficie d’une forme de silence, pas seulement de silence physique, mais de silence intérieur, qui peut s’approcher du sommeil, qui peut aussi s’approcher de la mort …

 

SH : J’ai beaucoup aimé votre roman … Le style. L’écriture. Vous ressuscitez aussi certains mots. On les retrouve ces mots, tout au long du roman. Ciselés. J’y ai pris beaucoup de plaisir pour ma part. Je pense, par exemple au mot « stylographe » que vous employez. C’est un terme très peu usité aujourd’hui.

 

MP : On me l’a reproché ! J’ai une correctrice qui voulait absolument se défaire du « stylographe ». J’ai tenu bon. J’accepte souvent les conseils très judicieux qui peuvent m’être donnés. Je pense être plutôt ouvert. Mais voilà, il y a des mots sur lesquels je ne transige pas. Il y a des mots comme cela que j’aime bien ressortir. Qui ont une odeur, qui ont une couleur, une épaisseur. Qui marquent une époque aussi. Mais je ne voudrais pas donner l’impression qu’il s’agit d’une posture de ma part. Ce n’est pas du tout une posture intellectuelle où je me dirais « je vais aller chercher des mots rares dans le dictionnaire et puis je vais les utiliser pour faire joli ». Ce n’est pas du tout ça ! Quand je me relis, il faut que le mot tombe juste, c'est-à-dire qu’il faut qu’il soit en résonance avec le reste de la phrase, avec le reste du paragraphe, avec le reste de la page et à un moment, je n’ai plus la possibilité d’en changer. C’est ce mot-là qui s’impose et pas un autre.

 

SH : Vous me faites penser à un musicien qui travaille sa partition et où ça doit rythmer.

 

MP : Oui ! Ce qui est très juste dans votre remarque, c’est que j’ai une écriture très oralisée, en fait. Je vais relire ma page à haute voix, changer un mot, rééquilibrer une structure de phrase jusqu’à obtenir cette musique et qu’elle me paraisse tomber juste. Le moment où l’on se dit « ça ne peut pas être autrement. C’est comme ça que ça doit être ».

 

SH : Ce roman que vous avez écrit en deux temps, en deux parties, est sans doute un peu plus personnel que les autres. En commençant, on évoquait le roman Les ronces de votre ami Jean-François Guilloux. Jean-François Guilloux a disparu. Vous étiez proches. Est-ce que cette seconde partie a été plus délicate à écrire, justement ?

 

MP : Je disais tout à l’heure que Le crépuscule des ronces était le roman de l’absence. L’écriture rend présent...

Voilà, c’est ma réponse ! Le mystère des mots, de la littérature, de la poésie c’est d’aller chercher ce qui n’existe pas encore ou ce qui n’existe plus et de lui donner une existence palpable. Charnelle. C’est en cela que cette écriture n’est pas une écriture de tristesse. C’est une écriture d’absence, certes mais c’est surtout une écriture qui fait vivre.

 

SH : Ce n’est donc pas un livre désespéré …

 

MP : Non, ce n’est pas un livre désespéré. La vie est désespérée, si on veut, puisque ça se termine quand même très mal pour tout le monde. Si on porte ce regard-là on peut effectivement se dire que c’est un livre désespéré. J’ai plus envie de dire que c’est un hymne, ou en tout cas une vision de la vie, que j’ai cherché à faire transparaître en recréant – pas forcément les événements, mais la perception de ces événements. Les sentiments liés à ces événements. La capacité à remplir l’absence par cette littérature, par l’existence bien réelle des personnages.

 

SH : Dans cette seconde partie du roman, on ne perçoit pas de regrets chez vos personnages : le regret d’être passé à côté de leur vie. D’être prisonniers du temps qui reste.

 

MP : Je crois qu’ils ont l’un et l’autre – là je parle bien des personnages – pleinement conscience de la fugacité des moments qu’ils partagent, qu’ils vivent. Ils ont conscience du côté précieux et irremplaçable de ces moments et ils ont le désir de ne pas les gâcher, de ne pas les polluer par autre chose que le bonheur d’être présents à cet instant et à ce moment-là.

 

SH : Il existe une dimension très cinématographique à ce roman qui à mon avis, se prêterait bien à un tournage. C’est lié je crois à ce que j’appelais le road-movie et à toute cette errance ! Bruxelles, Lyon, un passage dans les environs de Paris, pour se retrouver en Bretagne dans un décor exceptionnel. On ne va pas faire de chauvinisme déplacé, mais ce décor des Monts d’Arrée que vous décrivez est à la fois magnifique et peut-être également désespéré ….

 

MP : Oui, c’est un environnement qui correspond, à ce moment précis du récit, à l’état d’esprit, à l’état de conscience des personnages qui saisissent toute l’âpreté de la vie, dans ce qu’elle a de fugitif et de rugueux aussi. On a les schistes des Monts d’Arrée, on a ces paysages pauvres de landes et de molinie à perte de vue, on a ce côté minéral et déserté…

 

SH : Oui des paysages assez arides …

 

MP : C’est juste ! Et même dans la toponymie. Les Portes de l’enfer, Yeun Elez, Tuchenn Kador, Roc’h Trévézel …. Tous ces noms qui sonnent de manière assez gutturale

 

SH : Est-ce que ce voyage dans les Monts d’Arrée a valeur de retour aux sources ?

 

MP : Tout à fait. C’est un retour aux sources pour le personnage de Fañch, qui a longtemps vécu un exil loin de cette Bretagne dont il est originaire. Il avait ce désir chevillé au cœur de revenir dans ces paysages-là. Vous évoquez les Monts d’Arrée, mais il y a aussi toute une partie qui se déroule sur la côte nord, en Baie de Saint-Brieuc. Ça correspond tout à fait au désir de retour aux origines, à la naissance et aux sources de cet imaginaire celte qui fait aussi partie de l’écriture de Fañch.

 

SH : Vous introduisez aussi une part de poésie, dans ce roman, avec de très jolis passages. On ne va pas les dévoiler. Il faut que le lecteur s’y penche. Vous écrivez aussi de la poésie, que vous n’avez jamais publiée en tant que telle …

 

MP : Oui, j’écris de la poésie mais c’est une poésie pour le moment très personnelle, très intime. Elle est dans mes tiroirs. Peut-être qu’elle sortira un jour. J’ai un éditeur qui serait prêt à publier, mais c’est moi qui ne suis pas prêt !

 

SH : Eh bien, Michel Philippo, j’ai été ravi de cet échange. Je rappelle le titre de votre roman Le crépuscule des ronces qui paraît aux Éditions Marivole en sortie nationale le 16 août 2018. Merci Michel Philippo de vous être livré au micro de Bretagne 5.

 

MP : Merci à vous.